CHAPITRE II
Les relations qui s’établirent, à cette époque, entre ma seconde âme sœur et moi, s’avérèrent beaucoup plus délicates et pénibles. Lady Montdore prit l’habitude de tomber à l’improviste chez moi, aux heures les plus extravagantes – Norma elle-même se montrait plus discrète – et se mit en devoir de me transformer en dame de compagnie. Elle n’y trouva pas grande difficulté ; personne ne m’a jamais autant subjuguée ; comme Lord Montdore et – à la différence de Polly – j’étais toujours prête à me plier à ses moindres volontés. Alfred lui-même, lorsqu’il lui arrivait de sortir un instant des nuages de la théologie scholastique, voyait juste. Il me dit qu’il ne comprenait pas mon attitude et en concevait de l’irritation.
« Vous n’aimez pas Lady Montdore et vous en plaignez constamment. Pourquoi, lorsqu’elle vient, ne pas faire dire que vous êtes sortie ? »
Pourquoi, en effet ? À la vérité, je n’avais pas réussi encore à surmonter l’espèce de terreur physique que Lady Montdore m’inspirait depuis mon enfance ; bien que je susse maintenant à quoi m’en tenir sur sa nature et ses défauts, et que l’idole fût tombée de son piédestal, bien que le matador eût quitté son costume de lumière pour un vêtement de confection et se révélât sous les traits d’un pauvre être égoïste et vieilli, je continuais à ressentir devant Lady Montdore une sorte de panique. Lorsque Alfred me pressait de refuser de la recevoir, je me savais d’avance incapable de recourir à un tel expédient.
« Oh ! non, chéri, je ne crois pas que je pourrai ! »
Il haussait les épaules et n’insistait pas. Jamais mon mari ne tentait de m’influencer ; c’est à peine si, de temps à autre, il semblait observer ma conduite et me donnait quelques conseils.
Ainsi que je l’ai dit, Lady Montdore, allant à Londres ou en revenant, arrivait en trombe chez nous et, s’il lui restait quelques courses à faire à Oxford, me mobilisait pour les accomplir avec elle. Je devais, des heures durant, lui vouer une dévotion attentive et me consacrer exclusivement à sa personne ; elle m’épuisait, comme font les petits enfants, puis s’envolait soudain, me laissant mécontente de la vie et de moi-même. Sentant son étoile pâlir, mais considérant comme une faiblesse d’en convenir, même en son for intérieur, elle se voyait contrainte d’exalter encore les agréments et le prix de « tout ça », et, afin de convaincre ses amis qu’elle y trouvait une parfaite compensation, elle ne manquait pas de critiquer le genre de vie qu’ils menaient eux-mêmes. Sans doute y découvrait-elle quelque apaisement et je n’imagine pas d’autre excuse à la méchanceté qu’elle mettait à dénigrer ma pauvre petite maison, si peu prétentieuse, ou ma petite vie, toute simple ; elle le faisait cependant avec une violence si persuasive qu’il me fallait parfois plusieurs jours pour me remettre de ces algarades.
Plusieurs jours… ou la visite d’une de mes chères Radlett. La venue de celles-ci avait un effet exactement opposé et me rendait toujours confiance en moi-même grâce à leur manière, célèbre dans la famille, d’exprimer leur admiration en poussant des exclamations.
« Les souliers de Fanny ! De chez qui ? Lilley et Skinner ? Oh ! je veux les mêmes ! Et cette jupe ravissante ! Encore un nouvel ensemble ! Et avec une doublure de soie ! Fanny ! Quelle chance tu as ! Ce n’est pas juste !
— Oh ! J’aimerais tant que mes cheveux bouclent ainsi ! Et quels cils ! Tu as trop de chance, Fanny ! Ce n’est pas juste ! »
Ces exclamations, que j’entendais depuis ma plus tendre enfance, s’adressaient maintenant à ma maison et à tout ce qui s’y trouvait.
« Ce papier peint, Fanny ! Et ton lit – ce n’est pas possible ! Oh ! regarde cette délicieuse petite porcelaine de Beleck ! Où l’as-tu dénichée ? Non ! laisse-nous entrer ! Un nouveau coussin ! Oh ! ce n’est pas juste, tu as trop de veine !
— Et les repas chez Fanny ! Des toasts tant qu’on en veut ! Et du Yorkshire pudding ! Pourquoi ne pouvons-nous pas vivre toujours chez Fanny ? C’est un paradis, cette maison ! Ah ! que je voudrais être à ta place, Fanny ! »
Cette véhémente admiration m’était très douce. Grâce au Ciel, chaque fois qu’une voiture partait pour Oxford, Jassy et Victoria profitaient de l’occasion et venaient ainsi me voir souvent. Quant à leurs aînées, elles ne manquaient jamais de me rendre visite lorsqu’elles se rendaient à Alconleigh.
À mesure que je prenais du caractère de Lady Montdore une connaissance plus complète, je découvrais en elle un égoïsme monumental ; cette femme ne pensait qu’à elle-même et ne pouvait traiter aucun sujet sans l’aiguiller aussitôt, non sans adresse, dans la direction qui servait le plus directement sa personne ou ses projets. La seule chose qui l’intéressât chez les autres demeurait l’opinion qu’ils avaient d’elle ; pour savoir quelle impression elle avait faite sur eux, elle était prête à tout et même à tendre aux étourdis des pièges où mon innocence me précipitait presque toujours.
« Ton mari est sûrement un homme intelligent ; c’est du moins ce que prétend Montdore. Mais quel dommage qu’il soit si horriblement pauvre – j’ai horreur de te voir vivre dans cette affreuse et inconvenante petite bicoque – oui, si pauvre et si peu important. Mais Montdore dit qu’il a une certaine réputation d’intelligence. »
Lady Montdore était arrivée, comme une bombe, à l’instant où je prenais mon thé accompagné de quelques biscuits de régime en miettes ; la bouilloire de la cuisine se trouvait encore sur le plateau, et ma tasse n’avait pas de soucoupe. J’étais affreusement surmenée, cet après-midi-là, et Mrs. Heathery, ma bonne à tout faire, l’était aussi, au point que j’avais préparé moi-même mon thé, sans y apporter aucun soin. Par un déplorable hasard, Lady Montdore ne me rendait jamais visite les jours fastes – gâteau au chocolat et service d’argent – bien que, en dépit de mes fantaisies de maîtresse de maison toute novice, ces jours fussent assez fréquents.
« C’est ton thé que tu prends là ? Merci, ma chère, j’en veux bien une petite tasse. Hum ! Comme il est léger ! Non, non, ne te dérange pas, je m’en contenterai. Oui, ainsi que je te le disais, Montdore a parlé de ton mari à l’évêque, ce matin, pendant le déjeuner. Ils avaient lu quelque chose de lui et en paraissaient assez impressionnés. C’est donc qu’il est assez brillant, après tout.
— Oh ! Alfred est l’homme le plus intelligent que j’aie jamais rencontré ! » dis-je, tout heureuse.
J’adorais parler d’Alfred. J’y trouvais une consolation à son absence.
« Et, bien entendu, poursuivit Lady Montdore, il est persuadé que je suis idiote. »
Elle regarda, d’un air de profond dégoût, les morceaux de biscuits de régime et se résigna à en prendre un.
« Oh ! mais, pas du tout ! » m’écriai-je.
Alfred, à dire vrai, ne m’avait jamais, d’aucune manière, fait part de son opinion à ce sujet. J’en étais réduite à inventer.
« Si, si ! dit Lady Montdore, j’en suis convaincue. Tu ne vas pas prétendre qu’il me trouve intelligente ?
— Mais si ! Très intelligente. Peut-être ne vous considère-t-il pas tout à fait comme une intellectuelle… »
Crac ! J’étais tombée dans la trappe.
« Vraiment ? Pas comme une intellectuelle, dis-tu ? »
Je vis aussitôt qu’elle était affreusement vexée et fis des efforts désespérés pour sortir de ma trappe, sans autre résultat que de m’y enfoncer davantage.
« Alfred est ainsi, vous savez… Il ne croit pas que les femmes puissent jamais être des intellectuelles, à une exception près sur dix millions… Ainsi, Virginia Woolf peut-être…
— Sans doute pense-t-il que je ne lis jamais ? Des tas de gens le pensent parce qu’ils me voient mener une vie active et me dépenser sans cesse pour les autres. As-tu songé quelquefois que je préférerais peut-être m’asseoir dans un fauteuil et lire un livre ? C’est justement ce que j’aimerais ! Mais il ne peut en être question, dans la position que j’occupe. Je n’ai pas le droit de ne penser qu’à moi. Je ne lis jamais de livres pendant la journée, c’est vrai ; je n’ai pas une seconde pour le faire. Mais ton mari ne sait pas – et toi non plus – ce que je fais la nuit. La nuit, ma chère, je ne dors pas bien, je dors très mal, et je lis des livres. »
« Oui, les vieilles collections du Tatler », pensai-je. Lady Montdore les faisait relier depuis la guerre. Ce devait être une lecture passionnante.
« Tu sais, Fanny, reprit-elle, pour de drôles de petites gens comme vous, c’est très bien de lire des livres à longueur de journée ; vous n’avez d’autres soucis en tête que ceux qui touchent à vos petites personnes, tandis que nous, Montdore, nous sommes, en quelque sorte, les serviteurs de la communauté, nous avons un idéal à défendre, une tradition à maintenir, des devoirs à remplir ; tu le vois, notre cas n’offre aucune ressemblance avec le vôtre. On attend beaucoup de nous et non sans raison – je le crois fermement. Ne t’y trompe pas, c’est une vie difficile, dure et lassante, mais qui comporte parfois de merveilleuses satisfactions : ce tribut d’admiration, par exemple, que les gens nous témoignent quand ils en trouvent l’occasion ; ainsi, lorsque nous sommes revenus des Indes et que les chers villageois ont tiré notre auto tout le long de l’avenue ? Si touchant, en vérité ! Vous autres, intellectuels, ne connaissez pas des moments semblables. »
Elle se leva, prête à partir.
« Oui, poursuivit-elle, chaque jour que l’on vit apporte son enseignement. Je sais maintenant que le clan des intellectuels refuse de m’adopter. Naturellement, ma chère enfant, il ne faut pas perdre de vue que toutes ces étudiantes donnent vraisemblablement à ton mari une très étrange idée de ce qu’est, en fait, le sexe féminin. Je me demande s’il se rend compte que les seules filles qui viennent ici sont celles qui n’ont rien de mieux à espérer ailleurs ? Peut-être les trouve-t-il ravissantes, après tout ? Il n’est jamais chez lui, en tout cas. »
Lady Montdore – c’était visible – s’apprêtait à piquer une colère épouvantable.
« Et si je puis te donner un petit conseil, Fanny, ce serait de lire moins de livres, ma chère, et d’arranger un peu mieux ta maison. C’est la seule chose qui intéresse un homme, à la longue ! »
Elle jeta, sur le plateau du thé, un regard éloquent et s’en alla sans me dire au revoir.
Je demeurai navrée d’avoir manqué de tact et de l’avoir si grièvement vexée et tenais pour assuré qu’elle ne remettrait plus jamais les pieds à la maison. Si étrange qu’il y paraisse, loin de me réconforter, cette perspective me désolait.
Je n’eus pas, cependant, le temps de me livrer à ma mélancolie, car, sur les talons mêmes de Lady Montdore, les petites Radlett entrèrent en se bousculant.
« Des biscuits digestifs ! Vic, regarde ! Des vrais ! Cette Fanny est merveilleuse, toujours des choses exquises chez elle ! Il y a des semaines que je n’ai pas mangé de biscuits digestifs, et pourtant, Dieu sait que je les aime plus que tout au monde ! »
Mrs. Heathery, qui adorait les enfants et qui avait entendu les cris poussés par Jassy et Victoria, nous apporta du thé bouillant et un gâteau de chez Fuller, qui déclencha une nouvelle série de hurlements.
« Oh ! Mrs. Heathery, ange du Ciel, un gâteau à la noix de chez Fuller ? Comment fais-tu, Fanny ? Nous n’en avons pas eu un seul à la maison depuis la dernière panique financière de Pa ! Mais les choses commencent à aller mieux : nous avons de nouveau du bon papier à lettres… Tu sais, à la maison, quand le papier de cabinet devient épais et le papier à lettres mince, c’est toujours mauvais signe !
— Pa a dû venir à Oxford pour une histoire de harnais, et il nous a déposées devant ta porte, mais pour dix minutes à peine. Alors, voilà : nous avons une drôle d’histoire à te raconter au sujet de Sadie. Tu nous écoutes, Fanny ? Bon. Donc Sadie a déclaré, l’autre jour, que certaines gens, avant la naissance de leurs bébés, regardaient longuement les tableaux de Greuze afin que les bébés ressemblent à ceux des tableaux, et elle a ajouté : « On ne peut savoir ce qu’il y a de vrai dans tout cela ; lorsque j’étais encore petite fille, dans le Suffolk, un enfant est né, dans le village, avec une tête d’ours ; eh bien ! croyez-le ou non, neuf mois plus tôt un ours apprivoisé avait passé dans les environs ». Alors Victoria a dit : « Voilà qui ne m’étonne pas du tout. J’ai toujours pensé que les ours sont des animaux terriblement séduisants ». Alors Sadie a fait un saut formidable – elle n’avait encore jamais sauté aussi haut – et a crié : « Tu es une horrible enfant ! Ce n’est absolument pas ce que je voulais dire ! » Tu ne trouves pas ça tordant, Fanny ?
— Nous avons, dit Victoria, aperçu, à l’instant, ta nouvelle amie, Mrs. Cozens, et ses délicieux terriers. Tu en as de la chance d’avoir de nouvelles amies. Nous n’en avons jamais, nous, ce n’est pas juste ! Nous sommes comme Lady of Shalott ; nous menons des vies terriblement pathétiques. Même Davey ne vient plus nous voir depuis le mariage de l’horrible Polly. Oh ! à propos, nous avons reçu une carte postale de l’horrible Polly, mais inutile de nous bombarder de cartes postales maintenant ! Nous ne lui pardonnerons jamais !
— D’où venait la carte ?
— De Séville. C’est en Espagne.
— Et Polly avait l’air heureuse ?
— Dis donc, Fanny, tu sais voir d’après les cartes postales si les gens sont heureux, toi ? Temps magnifique, tout va bien : voilà ce qu’on écrit sur les cartes postales. Celle-là représentait un tableau ; une fille ravissante, appelée La Macarena, et le plus drôle, figure-toi, c’est que cette Macarena ressemblait à l’horrible Polly comme deux gouttes d’eau ! Est-ce que tu crois que Lady Montdore y aurait par hasard jeté un coup d’œil avant la naissance de l’H.P. ?
— Ne l’appelez pas Horrible Polly ! Vous savez combien je l’aime.
— Nous verrons, nous verrons. Nous l’aimons aussi, d’une certaine manière, malgré tout, et peut-être dans quelques années consentirons-nous à lui pardonner. Mais je doute fort que nous puissions jamais oublier sa basse trahison. Est-ce qu’elle t’a écrit ?
— De simples cartes postales. Une de Paris et une autre de Saint-Jean-de-Luz. »
Polly n’avait jamais aimé écrire.
« Je me demande, reprit Jassy, si c’est aussi épatant qu’elle l’a pensé, d’être au lit avec son vieux Satyre.
— Le lit n’est pas tout dans le mariage, dis-je sèchement. Il y a bien d’autres choses.
— Va dire ça à Sadie. Ah ! voilà Pa qui klaxonne ! Dépêchons-nous et ne le laissons pas attendre si nous voulons qu’il nous emmène encore ! Nous lui avons promis d’être là au premier coup de trompe. Allons ! en route pour les champs d’orge et de seigle ! Quelle heureuse fille tu es, de vivre dans cette charmante petite maison au sein d’une ville étincelante ! Au revoir, Mrs. Heathery ! Ah ! ce gâteau !
Elles en prirent deux gros morceaux qu’elles avalèrent en descendant dans le hall.
« Entrez prendre une tasse de thé », dis-je à oncle Matthew qui était au volant de sa grosse Wolseley toute neuve.
Chaque fois qu’oncle Matthew traversait une crise financière, il s’achetait une auto neuve.
« Non, merci, Fanny. C’est très gentil à toi, mais une excellente tasse de thé m’attend à la maison et tu sais que, lorsque je puis l’éviter, je n’entre jamais chez les autres ! Au revoir ! »
Il enfonça sur sa tête son immense et célèbre chapeau vert et démarra.
À son tour, Norma Cozens vint prendre un verre de sherry, mais sa conversation fut d’un ennui tel que je renonce à la transcrire ici. Elle me parla, pêle-mêle, des abcès aux pattes dont souffrait la mère de ses terriers écossais, des ravages causés aux draps par la blanchisseuse, de sa souillon qu’elle soupçonnait de voler des provisions dans les placards et de son projet de la remplacer par une Autrichienne qui demandait deux shillings de moins par semaine.
« Vous avez bien de la chance, me dit-elle enfin, d’avoir Mrs. Heathery. Mais prenez garde ! Les balais neufs balaient toujours bien ; vous découvrirez sûrement, à la longue, que Mrs. Heathery n’est pas aussi parfaite qu’elle en a l’air. »
Je m’étais bien trompée en pensant que Lady Montdore avait, à tout jamais, disparu de ma vie. Moins d’une semaine après notre algarade, elle reparaissait, en coup de vent comme toujours. La porte de ma maison demeurait ouverte toute la journée, ainsi qu’il est courant à la campagne ; Lady Montdore ne prenait pas la peine de sonner et montait au salon sans autre avertissement.
Ce jour-là, il était une heure moins cinq lorsqu’elle fit irruption à l’improviste, et je compris aussitôt qu’il me faudrait partager avec elle la petite tranche de saumon qui composait l’essentiel de mon déjeuner.
« Où est ton mari, aujourd’hui ? »
Afin de mieux montrer le mépris où elle tenait mon mariage, Lady Montdore ne désignait jamais Alfred autrement. Pour elle, il demeurait Mr. Chose.
« Il déjeune à l’Université.
— Ah ! oui ? Eh bien ! tant mieux. Il n’aura pas à supporter ma conversation d’illettrée. »
Je redoutai que toute la scène ne recommençât, y compris les éclats d’une nouvelle colère, mais il apparut que Lady Montdore avait décidé de prendre les choses du bon côté et de trouver amusante ma funeste remarque.
« J’ai raconté à Merlin, dit-elle, que les cercles d’Oxford refusaient de me considérer comme une intellectuelle. Ah ! Fanny, si tu avais vu sa tête ! »
Lorsque Mrs. Heathery passa le saumon, Lady Montdore vida délibérément le plat dans son assiette. Aucune fâcheuse inhibition ne l’incita à se demander ce qu’il me resterait à manger ; je me contentai de quelques pommes de terre et d’une petite salade. Elle poussa la bonté jusqu’à me déclarer que la chère, chez moi, semblait être en progrès.
« Ah ! s’écria-t-elle, je sais ce que je voulais te demander. Qui est cette Virginia Woolf dont tu m’as cité le nom ? Merlin, lui aussi, parlait d’elle, l’autre jour, chez Maggie Greville.
— C’est une femme de lettres, dis-je, une romancière.
— Je vois. Et, sans doute, une de ces intellectuelles dont tous les héros sont des chefs de gare ?
— Oh ! non. Ce n’est pas le cas, je vous assure.
— Moi qui ne suis pas une intellectuelle, je préfère, je te l’avoue, les livres qui mettent en scène des gens du monde.
— Elle ajustement écrit, dis-je, un livre merveilleux, intitulé Mrs. Dalloway, sur une femme de la société.
— Alors, peut-être, le lirai-je. Ah ! j’avais oublié ! Selon toi, je ne lis jamais et ne sais même pas lire. Mais ne t’inquiète pas et prête-moi tout de même ce bouquin, pour le cas où j’aurais quelques loisirs cette semaine. Excellent fromage ! Est-il possible que tu en trouves de semblable à Oxford ? »
Lady Montdore, décidément, montrait une humeur charmante. Je crois que la chute de la monarchie espagnole l’avait émoustillée et qu’elle prévoyait l’arrivée prochaine, à l’hôtel Montdore, d’un essaim de jeunes Infantes ; les moindres échos de la révolution madrilène la transportaient d’aise. Elle me dit que le duc de Barbarossa (peut-être n’est-ce pas là le nom exact, mais cela y touche de près) lui en avait raconté tous les détails intimes ; il avait dû les raconter aussi au Daily Express où je me souvenais d’avoir lu, trois jours plus tôt, et dans des termes identiques, les secrets qu’elle me livrait maintenant en toute confidence.
À l’instant de partir, elle eut assez de présence d’esprit pour me réclamer le livre de Virginia Woolf, que j’avais eu la sottise de mentionner. C’était une édition originale à laquelle je tenais beaucoup.
J’en avais fait mon deuil, lorsqu’elle me le rapporta, la semaine suivante, en déclarant qu’elle avait résolu d’écrire elle-même un livre qui serait, elle en était sûre, infiniment supérieur à celui-là.
« Pas pu le lire, dit-elle. J’ai essayé, mais il est vraiment trop ennuyeux. Et je n’ai découvert nulle part cette femme du monde dont tu parlais. Dis-moi, as-tu lu les Mémoires de la Grande-duchesse ? Je ne veux pas te prêter mon exemplaire ; achète le livre, Fanny, tu aideras ainsi la pauvre chère duchesse, qui touchera une guinée supplémentaire. Ces souvenirs sont passionnants ! Une bonne partie, presque un chapitre entier, en est consacrée à Montdore et à moi, aux Indes – elle a séjourné avec nous, tu sais, au palais du vice-roi. Elle en restitue l’atmosphère avec une étonnante fidélité, bien qu’elle ne soit restée là-bas qu’une semaine ; vraiment, je n’aurais pu faire mieux moi-même ; elle décrit une garden-party que j’avais donnée au palais, et aussi la vie des maharanees dans leurs harems et montre tout ce que j’ai réalisé en faveur de ces malheureuses femmes hindoues et combien elles m’adoraient. Pour ma part, je trouve les souvenirs biographiques tellement plus intéressants que n’importe quel roman ; on y lit des choses vraies. Il se peut que je ne sois pas une intellectuelle, mais j’aime savoir la vérité. Dans un livre comme celui de la grande-duchesse, tu assistes à l’élaboration de l’Histoire, et si tu aimes l’Histoire comme moi (ne va pas dire à ton mari que j’aime l’Histoire ! Il ne le croirait pas !) tu ne peux manquer d’être passionnée par les ressorts secrets des événements ; or seuls des personnages comme la grande-duchesse sont en mesure de nous les révéler. Ah ! à propos, Fanny chérie, voudrais-tu appeler pour moi Downing Street au téléphone et demander le Premier Ministre ou son secrétaire – tu me passeras l’appareil quand tu auras la communication. J’arrange un petit dîner en l’honneur de la grande-duchesse, pour lancer son livre. Bien entendu, je ne te demande pas d’y assister ; ce ne serait pas assez intellectuel pour toi : juste quelques hommes politiques et quelques écrivains. Voici le numéro du Premier. »
Je traversais, alors, une période d’économie forcenée ; l’arrangement de ma maison m’avait coûté fort cher et je m’étais fait une règle de ne jamais téléphoner – même à tante Emily ou à Alconleigh – lorsqu’une lettre pouvait suffire ; c’est donc à contrecœur que je fis ce que Lady Montdore me demandait. Il y eut une longue attente avant que le Premier Ministre répondît en personne. Lady Montdore entama aussitôt une conversation interminable et le sinistre tac-tac-tac, annonçant la fin de chaque unité de trois minutes, résonna cinq fois au moins, comme un glas, à mes oreilles. Elle fixa d’abord la date du dîner, ce qui exigea bien des palabres, et des silences aussi pendant lesquels le Premier consultait son secrétaire – en tout, deux tac-tac. Elle demanda ensuite des nouvelles de Madrid.
« Oui, dit-elle, bien mal conseillé, le pauvre homme (tac-tac-tac), la chose est sûre. J’ai vu Freddy Barbarossa hier soi » – ils sont tous si courageux, si stoïques… Oui, au Claridge – et il me racontait… (Ici, un flot de nouvelles et d’opinions, toutes directement inspirées du Daily Express.) Mais Montdore et moi nous faisons un souci tout particulier au sujet de notre Infante… Oui, une très intime amie à nous… Oh ! cher Premier Ministre, si vous pouviez recueillir quelques renseignements, nous vous en aurions une telle reconnaissance. Est-ce possible, vraiment ? Il y a précisément dans le livre de la grande-duchesse un chapitre entier sur Madrid, si brillant, et d’une actualité saisissante… Oui, une proche parente… Elle dépeint le panorama (tac-tac-tac) du Palais-Royal… Oui, plutôt lugubre, j’y étais moi-même, mais quels magnifiques couchers de soleil ! Oui, je sais, pauvre femme… Oh ! elle les a haïs, dès le début ; elle s’était fait faire des jumelles de théâtre avec des verres noirs pour les moments les plus pénibles… Savez-vous où ils se rendent ? Oui, Barbara Barbarossa me l’a dit aussi, mais je m’étonne qu’ils ne songent pas à venir ici – vous devriez essayer de les en persuader… Oui, oui, je comprends… Eh bien ! nous reparlerons de tout cela, cher Premier Ministre ; je ne veux pas vous retenir plus longtemps (tac-tac-tac). Nous nous reverrons donc le 10… Oh ! moi aussi. J’enverrai une carte de rappel à votre secrétaire, bien entendu. Au revoir ! »
Elle se tourna vers moi, rayonnante :
« J’ai, dit-elle, une merveilleuse influence sur cet homme. Il m’adore au point que j’en suis émue moi-même. Il ne jure que par moi et serait incapable de rien me refuser, vraiment rien, je t’assure ! »
Elle ne parlait jamais de Polly. Je supposai d’abord que la fréquence de ses visites était un effet de la profonde amitié qui me liait, depuis toujours, à Polly et qu’elle ne la séparait pas de moi dans son cœur ; j’imaginais que, tôt ou tard, elle se confierait à moi et tenterait, par mon entremise, de se réconcilier avec sa fille. Mais je compris bientôt que Polly et Boy avaient cessé d’exister pour elle et ne lui étaient plus, ni l’un ni l’autre, d’aucune utilité : Boy, parce qu’il ne serait plus jamais son amant, et Polly parce qu’elle ne pourrait plus jamais apparemment lui faire honneur aux yeux du monde. Lady Montdore les avait exclus tous deux de ses pensées et de sa vie. Les visites qu’elle me rendait assidûment étaient inspirées par deux motifs : la solitude d’une part et, de l’autre, les commodités de ma maison, située à mi-chemin de Londres et de Hampton, et dont elle usait à la fois comme restaurant, vestiaire et cabine téléphonique.
Il était aisé de voir à quel point elle se sentait seule. Hampton regorgeait, à chaque fin de semaine, de personnages importants, de personnalités élégantes, ou même de gens dépourvus de ces distinctions éminentes, et, si grand est l’amour des Anglais pour la vie à la campagne, qu’ils cédaient volontiers aux instances de leur hôtesse et demeuraient à Hampton du vendredi jusqu’au mardi. Mais, même ainsi, il restait à Lady Montdore deux jours creux au milieu de chaque semaine. Elle allait de moins en moins à Londres. Hampton avait toujours eu ses préférences ; elle y régnait seule, sans aucune de ces rivales inévitables qu’elle rencontrait à Londres où, sans Polly à distraire et sans Boy pour l’aider à recevoir, la vie lui apparaissait vide de sens et pleine d’ennui.